Affaire Abane Ramdane/ Nul n’a le droit de justifier l’assassinat d’un homme Par Abdou Semmar

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Pourquoi maintenant ? Pourquoi un 1er Novembre ? Pour ses révélations sur les dessous de l’histoire de notre guerre de libération nationale, Dahou Ould Kablia a choisi une conjoncture marquée par une situation politique et économique très particulière pour l’Algérie. Une conjoncture délicate qui nécessite cohésion sociale, sérénité dans les débats publics et maturité dans la réflexion sur les problématiques nationales.  

Avec sa légèreté et son manque de retenue dans le traitement de l’un des épisodes les plus douloureux de notre histoire contemporaine, Dahou Ould Kablia, ancien ministre de l’Intérieur et actuel président de l’Association nationale des anciens du Ministère de l’Armement et des Liaisons générales (MALG), l’ancêtre du DRS, s’est adonné à un jeu dangereux, celui de politiser une question historique qui nécessite un traitement pédagogique et scientifique. Dahou Ould Kablia a toute latitude de donner sa version quant à l’assassinat d’Abane Ramdane. Il est totalement dans son droit de s’exprimer à propos de cette affaire controversée. Mais, ni lui ni aucun autre acteur de la guerre de libération nationale n’a le droit de justifier l’assassinat d’une figure de la Révolution du 1er Novembre au nom de divergences autour de la conduite à tenir pour faire aboutir le combat libérateur. Aucune glorification de l’assassinat ne saurait être acceptable dans une Algérie qui cherche à panser ses plaies et à se réformer en profondeur pour se remettre sur les rails du développement.

Ce n’est pas parce qu’Abane Ramdane traitait ses adversaires de « voyous » ou de « mules » qu’il faille qualifier son lâche assassinat de « nécessaire » pour la « survie de la Révolution ». Les Algériens ne pourront pas construire leur mémoire si leurs aînés versent dans des interprétations subjectives, voire erronées, de certains épisodes obscures de notre histoire. Les querelles idéologiques, les luttes partisanes nous ont longtemps empêchées, nous, jeunes algériens, d’accéder à la vérité. Une vérité cachée, étouffée, déguisée, embellie ou confisquée parce que les règlements de compte prennent toujours le dessus sur la logique scientifique et la recherche académique.

Que les politiques se taisent et les historiens fassent leur travail ! Voici la seule et unique alternative à ces violences et frustrations qu’engendrent à chaque fois les débats autour de notre guerre de libération nationale. En 2015, les générations de l’indépendance ont totalement le droit de savoir pourquoi Abane Ramdane a été tué. Ils ont le droit de comprendre pourquoi Krim Belkacem, un des historiques de notre Révolution, est allé jusqu’à endosser l’assassinat d’Abane Ramdane, comme il l’avait confié un jour à Ferhat Abbas. Ce dernier, dans son livre, Autopsie d’une Guerre, avait rapporté les confidences de Krim Belkacem qui a justifié la « liquidation » d’Abane Ramdane parce qu’il était « un danger pour notre mouvement ». « Je ne regrette rien », avait même clamé Krim Belkacem dans ses confidences faites à Ferhat Abbas. Dahou Ould Kablia n’a fait donc que répéter les propos d’un certain Krim Belkacem. Hélas, avec maladresse car cela ne l’autorise nullement à prendre position pour justifier et défendre l’option de l’assassinat. Un crime demeure un crime. Et personne ne peut le justifier ou l’excuser.

Ceci dit, il est temps de cesser les polémiques stériles, véritables sources des polarisations destructrices, afin de revenir à l’Histoire. L’Histoire uniquement.  Pourquoi aucun débat national n’a été enclenché lorsque Ferhat Abbas avait porté à notre connaissance ces faits historiques ? Qui était réellement Abane Ramdane ? Son rôle au congrès de la Soumam était-il réellement fédérateur ? Pourquoi ne pas vérifié aussi les torts que lui reprochent ses détracteurs ? Qu’en est-il des révélations du défunt Ahmed Mahsas ? Ce dernier, quelques temps avant sa mort, avait parlé des tribunaux spéciaux mis en place pour exécuter 17 personnes condamnées, parmi lesquelles le frère de Mostefa Ben Boulaïd, pour ne pas avoir respecté les résolutions du Congrès de la Soummam.

De nombreux autres épisodes de notre lutte pour l’indépendance demeurent encore flous, comme « la bleuite » et ses conséquences dramatiques dans le maquis du colonel Amirouche, les tragiques événements de Mellouza et bien d’autres chapitres sombres. Des violences commises bien avant l’indépendance et qui pourraient expliquer les problèmes d’aujourd’hui. Il est temps de briser le silence, de casser les tabous et d’analyser scientifiquement les faits pour tirer les bonnes leçons dans l’optique de ne jamais reproduire les mêmes erreurs. Loin de tout opportunisme, de toute soif de vengeance. Que les acteurs de cette histoire se taisent, et arrêtent de s’insulter à longueur de journées, ou écrivent leurs mémoires sans la prétention de détenir LA vérité, au lieu d’enflammer l’opinion et de souffler sur les braises de la division. Qu’ils se taisent et laissent faire les historiens…